Solly, la carte de paiement qui facilite les dons pour les sans-abri , début à Lille, samedi 22
C’est Tim Deguette, un jeune Lillois de 22 ans tout juste diplômé d’un master en communication, qui est à l’origine de cette nouvelle solution pour aider les personnes sans abri à récolter de l’argent.
L’idée a germé après sa rencontre avec un jeune en situation de précarité dans le métro lillois. « Il était étudiant et avait un logement mais devait faire la manche pour se nourrir », raconte Tim Deguette, qui identifie alors deux freins majeurs au don dans la rue : le manque de monnaie des passants et l’idée que l’argent pourrait être utilisé à « mauvais » escient, à savoir pour acheter de la drogue, du tabac ou de l’alcool.
Un titre de paiement sans identité bancaire
Fort de ce double constat, l’étudiant développe Solly avec l’aide des Soldats du sourire. Créée en 2020, cette association lilloise organise 70 maraudes par an, distribuant plus de 5 000 repas à des sans domicile fixe. Ce sont ses bénévoles qui arpenteront les rues de Lille dès samedi pour distribuer une centaine de cartes.
Pour l’obtenir, pas besoin de pièce d’identité, le bénéficiaire doit juste indiquer ses informations personnelles. « Ensuite on active la carte en appairant les infos avec le téléphone du bénévole, explique Tim Deguette. La vraie innovation de Solly est juridique : on émet un titre de paiement sans identité bancaire. Tout se passe ensuite sur le téléphone du donateur. »
« Certaines personnes à la rue sont impatientes de tester cette nouvelle manière de récolter de l’argent et nous demandent quand ça va sortir », rapporte Arnaud Collette, le président des Soldats du sourire, conquis par l’innovation. Car pour préparer le lancement, 105 personnes sans abri, comme Mia, ont été questionnées en amont. « Une seule a répondu que cette solution ne l’intéressait pas, parce qu’elle voulait de l’argent pour ses besoins addictifs, ce que ne permet pas Solly », indique Tim Deguette.
Les achats de tabac, d’alcool et d’argent ne seront pas acceptés
La carte fonctionne comme une carte de paiement standard, avec un code pin à quatre chiffres, et peut être utilisée chez les commerçants. Les achats de tabac, d’alcool et de jeux d’argent, eux, ne seront pas acceptés. « Les paiements testés dans des bars tabac ont bien été refusés », atteste Tim Deguette. Quid d’éventuels achats d’alcool dans des commerces d’alimentation ? « C’est un choix qui ne nous appartient pas », répond le président des Soldats du sourire.
Via Solly, donateur et bénéficiaire entrent en relation et « on peut très bien imaginer que le donateur fasse un don récurrent à la même personne ou décide de lui redonner de temps en temps puisqu’il aura enregistré son QR code », ajoute Arnaud Collette, curieux de voir si « ce nouveau système unique au monde entrera facilement dans les mœurs. » Qu’il s’agisse d’un don de 2 ou de 100 €, le donateur pourra de son côté recevoir un reçu fiscal. Une commission de 9 % est perçue sur chaque don pour les frais de fonctionnement et de service de l’application ; et le potentiel bénéfice de l’association permettra de reverser de l’argent à deux associations d’aide au logement, Lazare et Toit à moi.
Dans les prochains jours, des centaines de cartes seront également distribuées à Strasbourg, Amiens, Toulouse et quelques autres villes de France, en partenariat avec des associations locales. L’expérimentation est lancée pour six mois ; si elle est concluante, la carte s’étendra à d’autres communes de l’Hexagone. Plusieurs pays limitrophes ont déjà contacté l’association Solly, en vue de tester eux aussi la carte sur leur territoire.
Le don via un smartphone en quelques secondes
L'idée est toute simple et pourtant terriblement efficace. La carte de paiement est donnée gratuitement à des sans-abri par des associations partenaires lors de maraudes. En plaçant un téléphone sur la carte Solly, une page web reliée à la cagnotte du bénéficiaire s'ouvre et permet de faire un don en quelques secondes. Les retraits d'argent aux distributeurs sont ensuite impossibles, mais la personne peut, à l'aide d'un code PIN et dans certaines enseignes, effectuer des achats de première nécessité comme des produits alimentaires, de santé, d'hygiène, couvrir des besoins d'hébergement, mais aussi de vêtements et même de culture.
En Europe, l’enjeu des paiements instantanés pour les SDF
« Désolé, je n’ai pas de monnaie… » Alors que la grande majorité des transactions se font « sans contact », depuis la pandémie, de plus en plus de personnes sans domicile se heurtent à cette réponse, au moment de solliciter les passants. Même problème concernant les titres de transport, avec la généralisation du « passe » électronique. Idem pour les titres-restaurants, eux aussi dématérialisés.
À la recherche d’un nouveau modèle
En bout de chaîne dans l’accès aux services bancaires et aux modes de paiement en ligne, les SDF pourraient indirectement bénéficier d’une initiative de la Commission européenne, même si le texte ne leur est pas particulièrement destiné. L’exécutif européen doit adopter mercredi 26 octobre une proposition législative sur les paiements instantanés, pour garantir leur « disponibilité universelle » à tout titulaire d’un compte bancaire, assurer une « véritable accessibilité » à cette technologie, et « accroître la confiance du payeur ». Le dernier texte en la matière date de 2012, et les usages ont bien changé.
Les initiatives se multiplient pour répondre aux besoins des mendiants victimes de la démonétisation de nos économies. Dès 2016 aux États-Unis, un pionnier, Abe Hagenston, avait défié la chronique en se servant des nouvelles technologies de paiement pour faire la manche. Ce « SDF 2.0 », qui s’était équipé grâce au programme « Obama phone », branchait un terminal qui lui permettait de se faire verser une petite somme… mais au bout de sept jours seulement.
En 2018, l’université d’Oxford s’est mise à expérimenter un dispositif de badge équipé de QR Code que les sans-abri portaient au cou, pour permettre aux gens de faire un geste via leur smartphone, mais sur un compte restreint. Le projet posait néanmoins des questions éthiques importantes. La société qui proposait la solution technique, Greater Change, envoyait des informations sur le bon usage de l’argent donné, au moyen d’un contrôle des dépenses de la part des travailleurs sociaux.
Une pratique encore non ancrée
Dans les pays où l’argent liquide ne circule presque plus, à l’image de la Suède, d’autres solutions moins invasives sont apparues. Dans les rues de Stockholm, il n’est pas rare pour les SDF d’avoir leur numéro de « Swish », application mobile de paiement instantané qui permet de transférer de l’argent. Se faire transférer de l’argent en dix secondes au lieu de 24 heures, voire 72 heures les week-ends et jours fériés, présente un avantage indéniable pour une personne sans toit qui peut parer au plus pressé et subvenir à ses besoins vitaux.
En France, le virement instantané est autorisé depuis 2018. De plus en plus de banques classiques s’y mettent, et la start-up Obole développe et teste une application inspirée du système de gestion et de paiement Lydia. À Lyon, six apprentis ingénieurs de l’Ecam LaSalle planchent sur une solution comparable baptisée « Vagadons » pour faire un virement immédiat à partir de sa carte bancaire, ses e-titres-restaurants ou son téléphone portable.
Dans les faits, la pratique du virement instantané a néanmoins du mal à décoller dans l’Hexagone. Il représente 3 % des paiements, contre 10 % en moyenne en Europe, selon le Comité national des paiements scripturaux (CNPS). Avant de bénéficier aux personnes contraintes à faire la manche, le paiement instantané devra tout d’abord se faire accepter de manière générale, dans ses usages les plus courants.
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